Community Meetup – Station F : quand le réemploi devient un levier stratégique
Le 6 février, à Station F, dans les bureaux de Qonto, s’est tenu le premier Community Meetup de la plus grande communauté Reddit dédiée à l’entrepreneuriat en France : r/EntreprendreenFrance.
Un rendez-vous pensé pour connecter entrepreneurs, porteurs de projets et décideurs autour d’un sujet devenu stratégique : Transformez vos bureaux et chantiers de rénovation en produits à impact pour votre marque.
À cette occasion, deux intervenants ont partagé un retour d’expérience sans filtre sur un projet devenu une référence européenne :
Arnaud Gauthier, cofondateur d’Agir Environnement
Jérôme Burtin, chargé de projet chez Réciprocité
Ils sont venus témoigner trois ans après l’ouverture de la MDR (Maison du réemploi de Nancy), au cœur du plus grand chantier de réhabilitation de logements en France (1 257 logements), piloté par l’Office Métropolitain de l’Habitat.
Un projet hors norme : le “supermarché” du réemploi
Située sur le plateau de Haye à Nancy, la Maison du réemploi s’inscrit dans un projet d’envergure : la réhabilitation de ce qui a longtemps constitué l’un des plus grands ensembles de barres d’immeubles d’Europe.
Le principe est simple mais ambitieux : récupérer tout ce qui peut l’être lors de la déconstruction et de la rénovation, pour leur donner une seconde vie.
Concrètement, la Maison du réemploi, c’est :
1 000 m² d’espace de vente et de remise en état, installé au pied du chantier, au cœur du quartier
2 000 m² supplémentaires de stockage dans un ancien parking
Des milliers d’éléments récupérés : baignoires, fenêtres, garde-corps, boîtes aux lettres, sanitaires, menuiseries…
Ces matériaux, issus de bâtiments datant du siècle dernier, sont démontés avec soin, triés, réparés puis remis en état avant d’être revendus localement, à destination des habitants, des artisans et des professionnels.
Des personnes en insertion qui participent à cette chaîne de valeur, transformant un chantier de démolition en véritable projet économique, social et environnemental au service du territoire.
Aujourd’hui, cette initiative est citée dans plusieurs études européennes et présentée comme un modèle à l’international, notamment aux États-Unis.
Un impact RSE & carbone spectaculaire
Sur le plan environnemental, les chiffres parlent d’eux-mêmes : une salle de bain réemployée permet d’éviter environ 1 tonne de CO₂.
Dans les méthodes de calcul réglementaires, un produit réemployé est considéré comme ayant une empreinte carbone proche de zéro, ce qui en fait un levier particulièrement efficace lorsqu’il s’agit de réduire l’empreinte carbone d’un projet.
Pour les entreprises, le réemploi devient ainsi stratégique pour atteindre les objectifs fixés par les cadres réglementaires (CSRD, ODD, etc.).
Au-delà de l’impact environnemental, ce type d'initiative génère également un impact social mesurable. Dans une opération comme celle-ci, les bénéfices peuvent être valorisés à travers différents KPI intégrables dans les reportings RSE des porteurs de projet.
Un enjeu stratégique : la souveraineté industrielle
Les intervenants ont également mis en lumière un enjeu encore trop peu traité : la souveraineté nationale.
Dans le BTP et l’immobilier, les chaînes d’approvisionnement se réorganisent à l’échelle mondiale au profit des marchés capables d’absorber des volumes massifs. Des pays comme la Chine deviennent naturellement prioritaires pour les fournisseurs industriels. À l’inverse, la France, par sa taille de marché et la fragmentation de ses commandes, n’apparaît plus toujours comme un client stratégique.
Résultat : des délais de livraison allongés, des projets relégués en bas de la file d’attente et une dépendance accrue aux fournisseurs étrangers.
Le réemploi offre une voie pour inverser cette dynamique. Les matériaux sont déjà disponibles localement, issus des bâtiments existants. Pourquoi continuer à importer du neuf à l’autre bout du monde, en subissant contraintes logistiques et arbitrages industriels, alors que la ressource est présente sur nos territoires ?
Au-delà de l’enjeu environnemental, le réemploi s’impose ainsi comme un levier de résilience économique et industrielle, capable de réduire notre dépendance aux marchés internationaux et de redonner de la valeur aux filières locales.
La réalité économique : un modèle utile… mais pas rentable
Après trois ans d’exploitation, la Maison du réemploi n’a pas encore atteint l’équilibre financier. Pourquoi ?
Le défi est à la fois économique et culturel.
Dans l'esprit du consommateur, un produit de seconde main doit être significativement moins cher. S’il ne perçoit pas un écart de prix suffisant, l’intérêt pour le réemploi disparaît, même lorsque la qualité est équivalente — voire supérieure — à celle d’un produit neuf.
Une fois intégrés :
les coûts de démontage,
la main-d’œuvre,
la remise en état,
le prix final d’un produit réemployé peut se rapprocher… de celui d’un produit neuf importé.
Pourtant, la comparaison est biaisée. Les matériaux issus du réemploi une fois remis en état et contrôlés peuvent-être :
plus robustes et durables
-
issus d’anciennes gammes de meilleure qualité,
Malgré cela, le neuf est perçu comme plus sûr ou plus qualitatif, et donc privilégié, même à qualité équivalente — voire inférieure.
L’enjeu est donc d’accompagner l’évolution des usages et des perceptions : faire comprendre que le réemploi n’est pas seulement une démarche environnementale ou sociale, mais aussi un choix de qualité, de durabilité et de bon sens économique, créateur de valeur pour les territoires.
Cette transformation est déjà en marche. Des acteurs comme Vinted, Leboncoin ou Back Market ont largement contribué à banaliser l’achat de seconde main et à installer de nouveaux réflexes de consommation.
Dans le même temps, de grandes enseignes traditionnelles accélèrent le mouvement. Des acteurs comme IKEA ou Leroy Merlin développent désormais des programmes de reprise, de remise en état et de revente, signe que le réemploi s’inscrit progressivement comme un standard du marché plutôt que comme une alternative marginale.
Le défi clé : structurer le marché B2B
Un autre défi majeur concerne le marché B2B.
Un modèle comme celui de la Maison du réemploi ne peut pas reposer uniquement sur des ventes aux particuliers. Son équilibre passe par des commandes importantes et régulières de la part de professionnels du BTP.
Or, attirer ce public reste complexe.
D’une part, ces acteurs sont déjà fortement structurés autour de fournisseurs traditionnels et en concurrence avec les grandes enseignes capables d’offrir disponibilité, volumes et logistique standardisée.
D’autre part, des enjeux assurantiels et de responsabilité freinent encore le recours au réemploi. Le risque perçu ne porte pas tant sur le produit lui-même que sur sa mise en œuvre : en cas de défaut après pose, la question de la garantie et de la responsabilité peut devenir un point de blocage pour les maîtres d’ouvrage et les entreprises.
Le développement du réemploi à grande échelle passera donc aussi par la sécurisation de ces usages professionnels, condition indispensable pour transformer ces initiatives en modèles économiquement pérennes.
Une opportunité pour les ETI, Grands Groupes et les startups
Ce retour d’expérience concerne directement :
les startups en croissance,
les ETI et industriels,
les acteurs tertiaires,
toute organisation ayant des projets de rénovation de bureaux, d’usines ou de workplaces.
Même lorsque la rentabilité directe n’est pas immédiate, les bénéfices sont multiples :
amélioration du bilan RSE,
réduction de l’empreinte carbone,
création d’emplois locaux,
valorisation de l’image de marque,
-
contribution à l’économie circulaire.
Le message clé du meetup
Ce premier Community Meetup a mis en lumière une réalité forte :
Le réemploi n’est pas encore un modèle économique évident, mais c’est déjà un levier majeur de performance RSE, d’innovation et de souveraineté.
Dans un contexte de tension sur les ressources, de pression réglementaire et d’exigences accrues en matière d’impact, les organisations qui s’en emparent dès aujourd’hui prennent une longueur d’avance.
Un enseignement précieux pour tous ceux qui conçoivent, transforment ou exploitent des espaces : les mètres carrés et les matériaux existants sont déjà des actifs stratégiques.
Commentaire (0)